Le 26 février 2014, un comité d’experts américains a été appelé à s’exprimer sur une technique novatrice de « fécondation in vitro à partir de trois parents » devant l’agence américaine Food and Drug Administration. Shoukhrat Mitalipov, un chercheur de l’Université de l’Oregon, est le père de cette technique dont le but est la conception d’un embryon sans défaut génétique. L’objectif est ici de « supprimer » les mutations de l’ADN mitochondrial responsables de maladies héréditaires incurables.

Les pathologies de l’ADN mitochondrial : des maladies incurables

Les maladies mitochondriales regroupent de nombreuses pathologies pouvant engager le pronostic vital ; leur dénominateur commun est un déficit au niveau de la chaîne respiratoire, entraînant un défaut de synthèse d’ATP nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme. La plupart des grandes fonctions biologiques, notamment neurosensorielles et neuromusculaires, sont touchées. Des problèmes cardiaques surviennent également de manière fréquente.

Outre le déficit énergétique, le dysfonctionnement de la mitochondrie provoque un relargage accru de espèces réactives de l’oxygène, des radicaux libres ainsi qu’une augmentation significative de l’apoptose. Ces défauts génétiques entraînent l’apparition de l’association de plusieurs pathologies, ce qui rend ces maladies mitochondriales très graves. On peut citer le syndrome de MELAS qui comprend Myopathie mitochondriale, Encéphalopathie, Acidose Lactique et des troubles neurologiques aigus.

Ces maladies sont très hétérogènes sur le plan génétique. Elles sont majoritairement causées par des mutations ponctuelles, des  délétions et des déplétions de l’ADN mitochondrial. Certaines mutations sont héréditaires, d’autres apparaissent de  manière sporadique et d’autres enfin sont sous la dépendance de gènes nucléaires à transmission mendélienne. Ces maladies sont sûrement les plus fréquentes des maladies métaboliques avec une incidence de 1/5000 naissances. Une personne sur 250 serait porteuse de mutations de l’ADN mitochondrial pouvant avoir une expression clinique ultérieure.

Une technique innovante et prometteuse

L’ADN mitochondrial est hérité uniquement de la mère car les mitochondries du spermatozoïde sont éliminées lors de la fécondation. Ainsi, trois acteurs interviennent dans cette « fécondation » : une femme porteuse d’un défaut génétique au niveau de son ADN mitochondrial, une femme à l’ADN mitochondrial sain et un homme sain.

Cette technique consiste à retirer l’ADN de l’ovule défectueux et à le mettre dans l’oeuf sain d’une donneuse dont on a tout retiré excepté la mitochondrie fonctionnelle. Cet ovule est ensuite mis en contact avec le spermatozoïde. Suite à la « fécondation », l’embryon est implanté dans l’utérus de la mère, comme dans une fécondation in vitro classique.

L’idée certes est séduisante, mais paraît utopique. L’équipe britannique a cependant déjà réussi la performance en 2007 sur des singes, performance saluée très largement par la communauté scientifique. Ces singes ont présenté un développement totalement normal.

Les essais sur les animaux étant couronnés de succès, les essais cliniques chez l’Homme seraient la prochaine étape. C’est ce qui a été discuté devant la Food and Drug Administration, l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux.

Des « essais d’Homme » ? 1

Cette technique soulève pléthore de problèmes éthiques et paraît dangereuse : elle s’apparente à une certaine forme d’eugénisme. Même si l’ADN mitochondrial représente seulement 1% du patrimoine génétique transmis et que l’essentiel de nos caractères permettant de nous individualiser est présent dans l’ADN nucléaire, il s’agit d’une indéniable manipulation génétique qui pourrait remettre en cause la notion d’hérédité. Pourquoi l’ADN mitochondrial devrait-il être désacralisé devant l’ADN nucléaire ? L’enfant aurait-il ainsi trois parents « biologiques » ?

Aussi, on peut se demander combien d’ovules et de tentatives de fécondation il faudrait effectuer, quelles sont preuves à réunir avant de se lancer dans cette aventure génétique. Quel degré de sévérité des maladies mitochondriales est-il légitime de prévenir ?

« Il s’agit d’une procédure biologiquement extrême qui pose un risque pour tout enfant conçu de cette manière et qui remet en question un consensus international de longue date contre la conception d’humains fabriqués génétiquement » souligne Marcy Darnovsky, directrice du Center for Genetics and Society. Cet organisme, inquiet des potentielles dérives éthiques, a organisé une pétition contre l’autorisation de cette méthode.

Les essais cliniques sont encore loin. Cette réunion du 26 février n’a pas donné lieu à un vote des membres du comité car son objet « était seulement de discuter les questions relatives aux développements cliniques et non-cliniques de ce champ de recherche », a précisé une porte-parole de la FDA à l’AFP.

1 : formule du généticien Axel Khan à propos de l’injection intracytoplasmique de spermatozoïdes

Sources:

Tachiban M, Sparman M, Sritanaudomchai H, Hong Ma H, Clepper L, Woodward J, Li Y, Ramsey C, Kolotushkina O, Mitalipov S. Mitochondrial gene replacement in primate offspring and embryonic stem cells. Nature. 2009 ; 461, 367-372.

http://biologiepathologie.chru-lille.fr/pathologies/94225.html

Photo: par ZEISS Microscopy