État des lieux: un chercheur sachant chercher mais surtout publier !

La quantité de connaissances disponibles aujourd’hui dans n’importe quel domaine scientifique a littéralement explosé. L’accroissement démographique et l’augmentation du niveau d’éducation moyen mondial conjointement liés ont fait croître exponentiellement le nombre de chercheurs qui cherchent et de chercheurs qui trouvent(1)En France, nous conservons le 8e rang mondial en termes de nombre de chercheurs, au-dessus de la moyenne européenne d’après l’OCDE (Organisation for European Economic Co-operation)(2). Pour ces chercheurs qui écrivent des articles scientifiques afin présenter le résultat d’un travail original ou les principales conclusions d’une thèse, la publication scientifique permet de largement diffuser leurs travaux et de se faire (re)connaître au sein de leur communauté en suscitant un échange. La publication est devenue si importante pour un chercheur qu’elle fait partie des critères d’évaluation de leur performance (le fameux H factor ou Impact Factor).

Les articles scientifiques sont publiés dans des revues spécialisées dont la particularité réside dans deux aspects : les comités de lecture et le coût faramineux de leur abonnement ! Les comités de lecture contrôlent la qualité scientifique des publications en vérifiant la rigueur des résultats et des conclusions afférentes, ce qui permet d’éviter les comportements non conformes à l’éthique scientifique(3). Malgré cela, il existe aussi bien des cas de plagiat(4) ou de fraude, comme le révèle le cas du physicien allemand Jan Hendrik Schön, qui, en 2001, avait annoncé dans la revue Nature être parvenu à fabriquer un transistor moléculaire(5). Mais c’est bien évidemment le second point qui est le plus problématique et la communauté scientifique tente, depuis l’apparition du digital et des réseaux numériques, de se défaire de ces éditeurs qui cherchent à maximiser leurs profits en dépit d’une amélioration de la qualité. Par exemple, le résultat net d’Elsevier en 2017 (leader dans ce domaine) était de 2,6 milliards d’euros, en hausse de 6% par rapport à 2016(6). L’Union européenne a donc décidé d’agir et de construire un cadre pérenne afin d’aider les échanges entre chercheurs.

L’Open Access ou OA: un plan qui fait trembler les revues scientifiques

Le nouveau cadrage de l’Union Européenne s’appelle « Plan S »(7), une initiative de la Commission européenne et de « cOAlition S » (regroupement de onze organismes nationaux de financement dont l’Agence Nationale de la Recherche) lancée le 4 septembre 2018. Ce cadre prévoit d’exiger que, d’ici à janvier 2020, tous les résultats de recherche financés par l’argent du contribuable soient publiés dans des journaux scientifiques en libre accès pour les lecteurs, alors que la plupart aujourd’hui sont uniquement accessibles après la souscription d’un abonnement. Souvent même aujourd’hui, les auteurs, ou plutôt leurs employeurs (universités, instituts de recherche, entreprises…) doivent payer leurs abonnements, aussi bien que payer les revues pour « participer aux frais d’impression » d’article. Ni les auteurs, ni le comité éditorial, ni les experts ne sont rémunérés par les éditeurs. Les éditeurs exigent généralement que les auteurs et leurs employeurs cèdent tout droit sur les articles, au point parfois de ne pas avoir le droit de les mettre en ligne sur leur propre site professionnel. Le nouveau cadrage permettra aux auteurs d’articles scientifiques de s’acquitter des frais de publication et ils pourront conserver leurs droits d’auteurs(8). Ces publications seront alors accessibles gratuitement, facilement et immédiatement pour tous, en France et ailleurs, et ceci dès le 1er janvier 2020 (Science Europe 2018).

Militer pour un mode du « free for all » et co-construction  

Quand un chercheur, où qu’il soit dans le monde, est limité financièrement dans sa capacité à publier ou à consulter des articles scientifiques, il perd en efficacité, au détriment du savoir collectif et de toute la communauté. A quand donc la fin des restrictions pour la publication ou la consultation d’articles scientifiques ?

La première réponse est le libre accès à la littérature scientifique, appelé Open Access (ou encore « accès ouvert » en français), un mode de diffusion des articles de recherche sous forme numérique, gratuite et dans le respect du droit d’auteur(9). Mais le vrai, pas juste un ersatz d’Open Access récupéré par des circuits qui protègent un système de publication ancien (embargo sur les publications, confiscation du droit d’auteur, ou inflation démesurée des coûts de publication).

« Je ne publierai plus jamais dans des revues scientifiques qui ne me permettent pas de mettre simultanément en libre accès le résultat de ma recherche. Et j’espère sincèrement que nous serons de plus en plus nombreux à le faire » – O. Ertzscheid

Le discours tenu par O.Ertzscheid(10), enseignant-chercheur et blogueur renommé, explique pourquoi le système des revues scientifiques, depuis l’évaluation par les pairs jusqu’aux abonnements exorbitants, va à l’encontre du travail scientifique et de sa diffusion au plus grand nombre.

Un autre exemple parlant aux chercheurs est celui d’Alexandra Elbakyan, la créatrice de Sci-Hub(11) qui est tout simplement à l’heure actuelle la plus grosse bibliothèque scientifique clandestine du Web, plus de 50 millions d’articles, et dont la controverse qu’il suscite ne va pas assez loin. Alors, bien sûr Elsevier intente un procès contre ce pirate, bien sûr diverses manipulations plus ou moins légales tentent de faire disparaître ce site, mais un vrai système mondial fondé sur l’Open Access, où chacun publie légalement et consulte à coût dérisoire et sans limite, est nécessaire et non négociable pour avancer vers une « Science ouverte » et pérenne car nous avons largement exploré les solutions « simples » de la science, appelées principes fondamentaux.

Les nouveaux progrès proviennent et proviendront de plus en plus de mélange de connaissances dans des domaines complémentaires : les chimistes, physiciens, biologistes, médecins, électroniciens, informaticiens et bien d’autres doivent travailler ensemble pour construire les nouvelles inventions et innovations de demain.

Des limites mais aussi des opportunités

Mais l’Open Access a ses limites : peur du manque de pertinence, d’exhaustivité ou de qualité dont les chercheurs ont besoin. La pression sur les chercheurs mais aussi sur les revues va continuer à augmenter parallèlement à l’augmentation du nombre de connaissances à publier. Cela pourrait – ou peut au choix – avoir des conséquences néfastes sur la qualité des processus de relecture, les délais de publication, la disponibilité des connaissances, et pour finir, sur la qualité des articles scientifiques publiés par les chercheurs.

La technologie évolue constamment et constitue une véritable opportunité pour le développement de l’Open Access. De nouveaux développements rebattent les cartes de nos paradigmes habituels:

L’Open Access en Sciences bénéficie aussi de ces avancées et permet de proposer de nouveaux modèles comme PubPeer avec des processus de relecture collaborative (Open Peer Review)(12), ou GinGo, une startup française, qui fait appel à l’Intelligence Artificielle pour qualifier les articles scientifiques(13). Son CEO, Jonathan Baptista, assure d’ailleurs : « à l’heure du big data, l’Open Access en Science n’est pas une utopie, c’est le chemin logique d’une Science en avance sur son temps ».

 

Sources

SOURCES :

 

(1) “UNESCO Science Report : towards 2030”, Publié en 2015 par l’UNESCO (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization) et mis à jour en 2016 : https://en.unesco.org/unesco_science_report?fbclid=IwAR0_Dpg-pvdKIDDIdP-UZf5m0dV-KHUSLqMiDpEFv0OGejrCbL9T3phlGMk

(2) L’état de l’emploi scientifique en France-Édition 2018 : http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid133529/l-etat-de-l-emploi-scientifique-en-france-edition-2018.html#Synthese_generale

(3) Pr Philippe Chaumet-Riffaud, « LES RAPPORTS DE LA SCIENCE ET DE L’ÉTHIQUE SONT-ILS CONFLICTUELS ? », Publié le 1er septembre 2015 : https://www.ethique-cancer.fr/publications/rapports-science-lethique-sont-ils-conflictuels

(4) Antoine Oury, « Un chiffre d’affaires de 8,3 milliards € pour RELX (Elsevier) en 2017 », Publié le 16 février 2018 : https://www.actualitte.com/article/monde-edition/un-chiffre-d-affaires-de-8-3-milliards-pour-relx-elsevier-en-2017/87344

(5) Yaroslav Pigenet, « Sept cas célèbres de scientifiques accusés de fraude » Publié le 3 décembre 2014 : https://lejournal.cnrs.fr/articles/sept-cas-celebres-de-scientifiques-accuses-de-fraude

(6) Olivier Klein et Vincent Yzerbyt « La fraude scientifique, un symptôme du fonctionnement de la science », POUR LA SCIENCE N° 470,Publié le 23 novembre 2016 : https://www.pourlascience.fr/sd/science-societe/la-fraude-scientifique-un-symptome-du-fonctionnement-de-la-science-9387.php

(7) Site officiel « Plan S » et « cOAlition S » : https://www.coalition-s.org/

(8) Collectif, Publications scientifiques : les pièges du « Plan S », Publié le 09 octobre 2018 à 06h00: https://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/10/09/publications-scientifiques-les-pieges-du-plan-s_5366576_1650684.html

(9) « Qu’est-ce que l’Open Access ? » – Le site couperin de l’accès ouvert en France : https://openaccess.couperin.org/quest-ce-que-lopen-access/

(10) Olivier Ertzscheid, « Je ne publierai plus jamais dans une revue scientifique », Publié le 19 mai 2016 à 17h14 : https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-sciences/20160519.RUE2928/je-ne-publierai-plus-jamais-dans-une-revue-scientifique.html

(11) Pierre-Carl Langlais « Sci-Hub : la première bibliothèque scientifique mondiale ? Un site pirate », Publié le 15 février 2016 à 12h02 : https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-hotel-wikipedia/20160215.RUE2252/sci-hub-la-premiere-bibliotheque-scientifique-mondiale-un-site-pirate.html

(12) PubPeer – Search publications and join the conversation : https://pubpeer.com/search?q=Peyroche

(13) GinGo Research, platforme Open Soucre d’articles de recherche tous domaines confondus : https://gingo.io/

 

*** A Lire aussi Richard Monvoisin, « Recherche publique, revues privées », Le Monde diplomatique, décembre 2012 et l’article de Dr. Starr Hoffman « Open Source vs. Open Access (vs. Free ) » sur https://geekyartistlibrarian.wordpress.com/2014/06/26/open-source-vs-open-access-vs-free/