Interview de Marcelo Dias de Amorim, Directeur de Recherche au LIP6, le Laboratoire d’Informatique de Paris 6, réalisée pour Indésciences par Romain Bourboulou et Romain Durand-de Cuttoli le mardi 4 février 2014, à l’université Pierre et Marie Curie à Paris.

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Indésciences (IS) : Bonjour, vous êtes Marcelo Dias de Amorim et vous êtes DR au LIP6, que signifie cet acronyme?

Marcelo Dias de Amorim (MDA) : Laboratoire d’informatique de Paris 6, tout simplement.

IS : Et quelle est votre thématique de recherche?

MDA : En fait je suis en charge de l’équipe « réseaux et performances », donc nous travaillons sur tout les aspects liés à l’internet et aux réseaux de communication et en particulier sur l’avenir de l’internet et de toutes les formes d’interactions entres les individus qui souhaitent établir des communications entre eux.

IS : Nous avons pu lire dans le descriptif de votre prochaine intervention qu’internet allait vivre un tournant en 2014 : les données issues des sources mobiles dépasseraient les données issues des sources fixes, c’est bien ça?

MDA : Voilà, effectivement l’internet suit plusieurs tournants tous les ans, avec de nouvelles applications, de nouveaux usages, lors de cette conférence je vais parler des réseaux mobiles et comment la mobilité va prendre de plus en plus de place au sein même de l’opération du réseau.  En effet, fin 2014 il est attendu que le trafic généré par les équipements sans fil, notamment les smartphones, va dépasser la quantité de données générées par les équipements fixes. C’est quelque part une preuve que ces équipements mobiles vont être les vecteurs de création de contenus et d’échanges entre  individus connectés.

IS : Qu’entend on par terminaux mobiles?

MDA : Ça peut être tout équipement qui souhaite communiquer et qui se déplace dans l’espace. Ça peut être un ordinateur portable, un téléphone mobile, un smartphone, une tablette, une voiture ou même des vêtements si ces derniers sont connectés.

IS : Est ce une des raisons pour lesquelles l’IPv6 a été préférée à l’IPv4 dernièrement?

MDA : Effectivement, l’IPv6 a un rôle à jouer la dedans mais ça peut aller au delà de ça.

IS : Si nous avons bien compris, des terminaux mobiles pourraient servir de serveurs pour d’autres terminaux mobiles et constituer une sorte de maillage? Même si les opérateur ont un peu grogné…

MDA : C’est justement une des questions centrales de cette conférence du 13 février prochain. Les réseaux ad-hoc, qui ne dépendent plus d’une infrastructure mais qui d’une manière spontanée et auto-organisable vont décider eux-même de jouer un rôle de terminal mais aussi un rôle de routeur. Au départ les opérateurs pourraient perdre une part du marché mais on voit apparaître des situations où ils souhaitent que les gens puissent utiliser leurs terminaux mobiles de cette manière là, notamment afin d’alléger le trafic qu’ils sont amenés aujourd’hui à contrôler. Il y a en effet une quantité de données impressionnante qui dépassent la capacité des réseaux d’accès de certains opérateurs. C’est ce qu’on appelle le délestage, pour alléger cette infrastructure.

IS : A-t-on une échelle, à peu près, de la taille que ces données peuvent représenter?

MDA : Il y a plusieurs sources, notamment une étude réalisée par Sisco et assez reconnue par les gens travaillant dans le domaine et qui prévoit que le trafic IP annuel global va prochainement dépasser la barre du zettaoctet (10^21 octets). Ces données doivent être manipulées, stockées afin d’être conservées tout en restant accessibles pour un usage ultérieur. De nos jours, les gens ne veulent plus effacer leurs données, qui doivent être transférées d’un point à un autre. C’est le cas notamment des sauvegardes, pour lesquelles il existe de gigantesques datacentre partout dans le monde. Afin de rester accessibles ces données doivent être répliquées plusieurs fois et dans plusieurs zones géographiques. Il y a donc cette problématique du transfert de données, qui est l’un des problème majeur pour les opérateurs et fournisseurs d’accès internet.

IS : Beaucoup de services se développent en SaaS, en gros, on ne télécharge plus de logiciel, on va sur un site internet qui va faire office de logiciel…

MDA : Exactement, il y ce transfert vers l’utilisateur, tout le temps. On parle du cloud, mais il y a aussi le mobile cloud, qui permet dans certains cas l’existence d’une copie de notre terminal mobile dans le cloud, et pour que ça reste cohérent il faut qu’à tout moment il y ait des transferts de données pour synchroniser à la fois l’équipement mobile et sa version virtuelle. On essaye de laisser la charge principale du travail, la plus compliquée, au niveau du cloud afin que le résultat ne soit affiché sur le terminal que lorsqu’il est déjà prêt. Effectivement il y a beaucoup d’échanges dans tous les sens, de données et de calculs suivant ces principes là.

IS : Qu’en est-il de la question de la sécurité?

MDA : Il y plusieurs choses à dire sur cette question. Dans un premier temps : la sensibilité de la donnée dans ce type de communication. Notamment si les terminaux deviennent des routeurs, comme nous l’avons évoqué précédemment, il y des moments où l’on pourrait trouver compliqué de mettre des données personnelles sur les équipements mobiles de quelqu’un d’autre. C’est la première chose qui nous vient à l’esprit. Et même si ce n’est pas au coeur de l’activité de mon équipe, certains collègues collaborateurs sont des spécialistes de la sécurité des données. Dans l’équipe nous traitons aussi de la sécurité d’un point de vue algorithmique. Il faut aussi imaginer qu’il y a une grande partie des données qui ne nécessitent pas d’être protégées, par exemple Google possède des serveurs pour Youtube, or les vidéos étant de toute manière accessibles, ces données peuvent être considérées comme peu sensibles.  Il y a donc une grande partie de l’information qui circule dans l’internet qui n’a pas besoin d’une protection forte comme celle qu’on peut imaginer pour les informations liées à la personne. Avant de se poser la question de la sécurité il faut se poser la question de la sensibilité du contenu que l’on met en jeu.

IS : La vocation de notre initiative est aussi de présenter des destins de recherche aux étudiants qui nous suivent de leur faire découvrir des métiers et pourquoi pas susciter des vocations? Alors Marcelo, à quoi devez vous votre vocation scientifique? Quels sont les éléments qui dans votre parcours vous ont donné envie de vous tourner vers cette thématique et vers ces recherches là?

MDA : Il y a plusieurs aspects, c’est très complexe en fait. En réfléchissant après coup, je me rend compte que ça s’est fait un peu par hasard. Pour préciser, j’ai fait mes études à Rio où il fait très très chaud, j’étais étudiant ingénieur et mon premier stage m’imposait le port du costume-cravate, ce qui est difficile quand il fait 40°C! J’ai donc décidé de faire un stage dans un laboratoire de l’université. J’ai donc commencé comme ça pour arrondir les fins de mois et il s’est avéré que c’était très sympathique, l’équipe était fantastique, il y avait beaucoup d’idées, beaucoup d’échanges informels et formels. Ce jeu là m’a forcé à aller au delà de cette première expérience. et depuis je n’ai plus quitté même si j’ai eu d’autres occasions ailleurs mais je trouvais que cette liberté de réflexion et d’échange avec les collègues sans la hiérarchie pressante qui peut exister ailleurs était extraordinaire.

IS : Aujourd’hui dans vos recherches quels sont les défis technologiques ou les inquiétudes qui vous tiennent à coeur ou qui vous motivent à continuer dans cette voie là?

MDA : À l’heure actuelle ça change au fil des années en fonction des besoins. Mais j’ai comme point de base pour ma recherche des problèmes qui émergent du monde réel. Dans le monde de l’internet les nouvelles idées surgissent tous les deux jours ça bouge à une vitesse incroyable. On regarde donc tout ce qu’il se passe dans le monde réel et on essaye de régler ces problèmes à la fois du point de vue théorique, mathématique, et puis essayer d’aller au delà afin de créer de nouvelles bases pour de nouvelles possibilités. Nous, nous n’essayons pas de donner la solution définitive, par exemple une nouvelle application de communication pour les téléphone mobiles, mais on essaye de faire en sorte que la base soit là pour que les utilisateurs puissent développer leurs idées de la manière la plus simple possible. Nous essayons de fournir les briques technologiques utiles au progrès. Mais je ne sais pas dans un an sur quel sujet je vais travailler et c’est ce qui est intéressant à mon avis. Ne pas savoir ce qu’on va faire le lendemain, ça c’est extraordinaire.

IS : Question plus légère : quand vous sortez du laboratoire, que vous n’êtes plus Marcelo le chercheur, quelle est votre occupation préférée? Que faites vous quand vous n’êtes pas au laboratoire?

MDA : Et bien j’ai une occupation principale qui est ma petite fille en bas âge qui occupe une bonne partie de mon temps, quand je suis à la maison mais aussi quand je suis au labo. J’aime plein d’autres choses, notamment la cuisine. Je n’avais pas ce plaisir là avant, je dois reconnaitre qu’en France on a tout pour s’y mettre. (rires).

IS : Vous êtes en France depuis combien de temps?

MDA : Pour l’anecdote, je suis arrivé à Paris le 12 juillet 1998, le jour de la finale de coupe du monde donc j’ai été bien accueilli, j’ai débarqué au métro Champs-Elysées et j’ai gouté au vin national. Treize heures plus tôt le vin national n’était pas bon du tout et là, ce vin était exceptionnel, ça c’était un accueil extraordinaire. Et ça dure depuis quinze ans maintenant.

IS : Vous parliez de verrou scientifique, y’a t’il besoin de tant d’innovation technologique? Celles que nous utilisons sont elles vraiment vieillissantes?

MDA : C’est vrai que l’internet a été créé dans un laboratoire tout simplement lors d’une activité de recherche et les personnes qui ont inventé ça n’avaient aucune idée de ce que ça allait devenir. Ces techniques évoluent avec le temps et tous les jours nous faisons face à de nouveaux défis scientifiques et technologiques. D’une part, parce que la technologie actuelle ne permet pas de réaliser des idées qu’on peut avoir au laboratoire, on doit se limiter à ce que le marché nous propose, mais on doit d’un autre côté s’affranchir de tout ça afin d’identifier ces mêmes verrous scientifiques pour faire un pas en avant. Ces verrous peuvent concerner l’expérimentation, les outils mathématiques par exemple. Identifier ces verrous constitue quelque part notre coeur de métier.

IS : Est ce que vous travaillez plus du côté mathématique/théorique des choses, ou bien êtes-vous plus sur le développement de solutions et d’application pour un usage de ces technologies au quotidien?

MDA : On part d’un problème réel et on essaye d’imaginer quelques points d’arrivée. Entre les deux on essaye de bien formaliser le problème en le modélisant. On propose ensuite des solutions qui vont répondre aux besoins avant d’aller vers l’expérimentation. Au sein de mon équipe tous ces aspects sont représentés. On fait par exemple des travaux théoriques, mais souvent on ne crée pas ces outils théoriques sans tenter de répondre à des questions précises issues du monde réel.

IS : On parle ici plutôt de mathématiques théoriques?

MDA : Oui, souvent, mais il nous est arrivé aussi de faire appel à des outils de la sociologie. Notamment quand on étudie les réseaux mobiles. La mobilité des équipements est en effet intrinsèquement liée à la mobilité des individus. La topologie d’un réseau dynamique est donc très liée à la façon dont les gens se rencontrent et bougent dans l’espace. On a fait appel pour ça à des simulations à grande échelle de modèles de mobilité pour nous aider à modéliser ces question.

IS : Vous collaborez donc aussi avec des chercheurs experts dans le domaine de sciences sociales?

MDA : Tout à fait, on ne peut pas rester enfermés dans notre bulle. Il faut regarder ce qu’il se passe autour, collaborer avec les bonnes personnes afin que nos propositions soient les plus abouties possible.

IS : On peut dire que l’informatique reste très lié aux sciences sociales car en effet si il n’y a pas l’humain derrière le terminal…

MDA : C’est pas pour rien que les réseaux « sociaux » portent ce nom aujourd’hui.

IS : Justement, une étude de l’université Princeton pronostique la mort de Facebook dans quelques années, qu’en pensez vous?

MDA : Oui mais ils ne prenaient pas en compte l’utilisation de plus en plus importante de ce réseau sur les terminaux mobiles. Le transfert vers la mobilité est aujourd’hui extraordinaire.

IS : Développer des infrastructures délocalisées dans les terminaux mobiles pourrait être utile dans certains pays où les ressources ne sont pas suffisantes…

MDA : Vous touchez là un point très important, on a toujours tendance  à réfléchir à nos usages. Nous qui sommes très connectés, on n’a pas forcément besoin de nouvelles technologies puisque ça marche assez bien pour le moment avec la 4G et bientôt la 5G. Mais ceci concerne une petite partie de la population mondiale. Il y a plein d’applications qui ont été créées ailleurs notamment en zones rurales où les gens ont besoin d’échanger des informations. Nous, nous souhaitons qu’un email envoyé soit reçu par son destinataire à la seconde mais ailleurs si on envoie ce même mail mais qu’il arrive quelques heures plus tard ce n’est pas gênant. Les usages et les besoins sont très variés.

IS : Par exemple, en Afrique, certains Fablab locaux fabriquent un petit serveur qui permet de créer des petits réseaux entre villages, très utiles alors que nous portons souvent dans nos poches des techniques bien plus développées. Délocaliser les données sur les terminaux mobiles ça peut aussi être un moyen d’éviter la censure?

MDA : Tout à fait. Mais comme toujours lorsque l’on crée un outil puissant on ne sait pas ce que les gens vont en faire plus tard. Mais il y plusieurs aspects, vous avez raison d’évoquer d’autres aspects où l’usage et le contenu n’est pas du tout le même, par exemple lors du printemps arabe les solutions mobiles ont pu aider un certain nombre de personnes à communiquer des informations d’une manière totalement autonome.

IS : Ces solutions peuvent aussi se révéler intéressantes aussi dans le cas d’une panne par exemple?

MDA : Tout à fait, d’ailleurs il y a un projet financé par l’ANR (agence nationale de la recherche) qui s’appelle RESCUE dont le but principal et justement de créer des réseaux spontanés en utilisant des routeurs mobiles contrôlés pour répondre à des situations de pannes. Ça peut aller au delà de ça par exemple dans des situations de catastrophes naturelles. Le Japon, très concerné à cause des séismes à développé de telles solutions, afin qu’un village ne soit pas isolé du reste du pays et que les communications internes dans le village restent possibles.

IS : Nous vous remercions pour ce témoignage et pour vos travaux puisque c’est grâce à eux que l’on peut diffuser et apprendre de nombreuses choses. On rappelle qu’on vous retrouvera le 13 février prochain, à 18h, lors d’une rencontre autour de l’informatique dans le cadre de la sixième saison des conférences « Sciences à Coeur » organisées à l’UPMC où vous travaillez. Merci beaucoup!!

MDA : Merci à vous!

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